SUMMER 2012
A l'écart du monde, comme elle, et près de l'océan, son élément. C'était l'endroit rêvé pour elle.
De là où elle était, elle voyait tous les angles de la salle. Elle
l'avait imaginée sobre, sombre, spacieuse. Au contraire, les bouquets
de fleurs qui semblaient éparpillés de manière aléatoire égayaient
méthodiquement tous les recoins obscurs de la pièce. Elle ne pouvait
sentir leur odeur mais elle imaginait la douceur dont elles devaient
emplir l'air. Les baies vitrées qui s'étendaient le long des deux murs
principaux laissaient pénétrer une lumière presque éblouissante. La vue
sur l'océan qui s'étirait sans fin ne faisait qu'amplifier l'impression
de profondeur infinie de cette salle étroite. Le temps qu'elle fasse le
tour de la pièce de ses yeux, elle en avait oublié que c'était
l'automne, tellement le soleil brillait et tellement ses rayons et les
fleurs réchauffaient l'atmosphère. On aurait dit l'été, sa saison
préférée. Elle se sentit apaisée.
Les gens commencèrent à pénétrer dans la salle. Sa famille arriva en
premier. Ils étaient tous là. Certains étaient venus de loin. Ses amis,
les amis de sa famille, ses camarades de classe, certains de leurs
parents, ses professeurs et de nombreuses têtes qu'elle ne
reconnaissait pas étaient aussi présents. Elle savait que sa famille et
que quelques amis seraient là. Mais elle n'avait pas anticipé tout ce
monde et tous ces inconnus qui semblaient affluer sans fin. Elle se
sentit nerveuse. Elle pressentait déjà un soupçon de regret, une envie
de faire demi-tour.
Le bruit des pas sur le sol marbré s'accordait harmonieusement avec
celui des vagues qui venaient se jeter et s'écraser avec fureur contre
les rochers à quelques mètres de la salle. Bientôt on n'entendit plus
les vagues mais que les voix calmes et les pas pressés de trouver une
place. Les bouquets de fleurs contrastaient avec la sobriété des tenues
que les gens avaient choisi de porter ce jour-là. Petit à petit les
bouquets de fleurs disparurent derrières les personnes qui
s'entassaient dans la salle de plus en plus étroite. L'air devenait
étouffant. Elle aurait aimé pouvoir respirer l'odeur des fleurs pour
mieux supporter l'atmosphère ardente. Seule la vue sur l'océan
l'empêchait de se sentir suffoquer parmi tous ces corps.
Soudainement les pas cessèrent, les paroles s'évaporèrent et laissèrent
place au bruit des vagues qui envahit la salle. Quelques chaises
grincèrent et chacun s'installa. Certains durent rester debout. Un
homme prit place face à l'audience, prêt à transcender le silence. Tous
le fixèrent intensément. La force des vagues s'affaiblit. Le silence
s'amplifia. La luminosité s'assombrit. La chaleur de l'atmosphère se
glaça. On aurait dit l'hiver, une saison qui lui donnait le cafard.
Elle se sentit faiblir.
L'homme se racla la gorge et commença son discours. Ses premiers mots,
timides et hésitants, longtemps cherchés et soigneusement choisis,
mirent fin à la lourdeur du silence qui sembla régner une éternité.
Puis en quelques secondes, les mots timides et hésitants se
transformèrent en flots de paroles confiantes, aimantes et touchantes.
Elle écouta chacun de ses mots emplis d'amour, de fierté et de poésie.
Elle sentit plus d'affection et d'admiration qu'elle n'en avait jamais
ressentis. Elle entendit des choses qu'elle aurait voulu entendre
avant, autrement, moins solennellement, plus souvent. À cet émouvant
discours suivirent des poèmes et des chansons des uns et des autres. À
travers leurs paroles, pour la première fois, elle se sentit exister.
Comme les premiers bourgeons du printemps, elle se sentit naître.
L'émotion gagna tout son être.
Elle voulait les remercier et leur dire combien elle était émue et
touchée par leurs paroles mais aucun son ne sortit. Les larmes qu'elle
vit couler sur leurs visages la chamboulèrent. Elle aurait voulu mêler
les siennes aux leurs mais il ne lui en restait plus. Tout l'amour
qu'elle ressentit à travers leurs mots remplit son coeur de joie mais
elle n'en entendait plus les battements.
Elle observait tout ce monde, venu en son honneur, et se rendit compte
pour la première fois qu'elle n'était pas seule, qu'elle n'avait jamais
été seule, qu'elle n'aurait jamais été seule. Elle aurait aimé entendre
tout cela avant, ressentir tout cet amour avant, comprendre la valeur
de sa vie avant. Elle aurait aimé leur dire d'arrêter de pleurer.
Combien elle les aimait. Qu'elle était là. Qu'elle s'en voulait.
Qu'elle regrettait. Qu'elle ne souhaitait plus noyer les cendres de sa
vie dans les profondeurs de l'océan.
Si seulement, avant d'y mettre fin, elle avait su combien sa vie comptait aux yeux des autres...